Économie familiale

 

Je revois aujourd’hui notre salle de bains étriquée, éclairée par une ampoule trop forte, et, assise sur le bord de la baignoire, drapée dans une serviette-éponge, Connie qui pleurait pendant que je remplissais le lavabo d’eau chaude en sifflotant – j’étais dans la béatitude – Teddy Bear d’Elvis Presley, je me souviens, j’ai toujours eu le don du souvenir, des peluches du couvre-lit en chenille décrivant des cercles à la surface de l’eau, mais ce n’est que depuis peu que j’ai pleinement compris que, si je vivais alors la fin d’un épisode, pour autant que l’on puisse dire des épisodes de la vie réelle qu’ils aient une fin, c’était Raymond qui en avait occupé, selon la formule, le début et le milieu, et si les affaires humaines ne pouvaient se découper en épisodes, alors il me faudrait souligner que cette histoire a pour sujet Raymond, et non le pucelage, le coït, l’inceste et l’onanisme. Aussi commencerai-je par vous signaler qu’il est ironique, pour des raisons qui n’apparaîtront que bien plus tard – et vous devrez faire preuve de patience –, qu’il est ironique donc que Raymond ait été celui, entre tous, qui voulut attirer mon attention sur le fait que j’étais puceau. Dans Finsbury Park, un jour, Raymond était venu vers moi et, m’entraînant vers un buisson de lauriers, il avait plié et redressé mystérieusement le doigt sous mon nez en m’observant attentivement. Je regardais, déconcerté. Puis je me mis à plier et redresser le doigt à mon tour et sus que j’avais trouvé la bonne réponse car le visage de Raymond s’illumina.

« Tu piges ? dit-il. Tu piges ! » Gagné par son enthousiasme, je dis que oui, dans l’espoir que Raymond me laisserait alors tranquille et qu’à force de plier et redresser le doigt, je finirais bien par trouver un sens à cette troublante allégorie digitale, tout seul. Raymond m’agrippa par le revers de la veste avec une énergie inhabituelle.

« Alors ? » dit-il, impatient. Histoire de gagner du temps, je courbai encore mon index avant de le raidir lentement, avec calme et assurance, tant de calme et d’assurance, en fait, que Raymond retint son souffle et se figea en même temps que mon doigt. Je regardai mon index dressé et dis :

« Ça dépend », non sans me demander si je découvrirais avant le soir le sujet de notre conversation.

Raymond avait quinze ans à l’époque, un an de plus que moi, et si je me considérais comme intellectuellement supérieur à lui – raison pour laquelle il me fallait faire semblant de comprendre son histoire de doigt –, Raymond était celui qui était au courant des choses de la vie, celui qui assurait mon éducation. C’est Raymond qui m’avait initié aux secrets de la vie adulte dont il avait lui-même une connaissance intuitive, bien que jamais complète. Le monde qu’il me montrait, dans toute la fascination de ses détails, savoir et péché, ce monde dont il était une sorte d’impassible maître des cérémonies ne fut jamais tout à fait à la mesure de Raymond. Il en avait une bonne connaissance, mais ledit monde refusait, en quelque sorte, de connaître Raymond. Ainsi, lorsque Raymond exhiba des cigarettes, je fus celui qui apprit à avaler de grandes bouffées de fumée pour les recracher en dessinant des ronds, et à protéger la flamme de l’allumette entre mes deux mains à la manière des vedettes de cinéma, pendant que Raymond s’étouffait maladroitement ; et plus tard, lorsqu’il mit la main sur la première dose de marijuana, mot que je ne connaissais même pas, je réussis à accéder à l’euphorie de la défonce tandis que Raymond avouait – ce que pour ma part je n’aurais jamais fait – ne rien ressentir du tout. De la même façon, après nous avoir fait découvrir les films d’horreur, lui avec sa voix grave et ses trois poils de barbe, il n’en passait pas moins les séances à se boucher les oreilles et à se cacher les yeux. Ce qui était d’autant plus remarquable qu’en l’espace d’un mois nous vîmes vingt-deux films du genre. Lorsque Raymond vola une bouteille de whisky dans un supermarché afin de m’initier aux joies de l’alcool, je connus deux heures d’hilarité éthylique devant un Raymond secoué de vomissements convulsifs. Jusqu’à mon premier pantalon long qui me fut offert par Raymond pour mon treizième anniversaire, après lui avoir appartenu. Sur lui, et c’était la même chose avec tous ses vêtements, il manquait dix centimètres pour couvrir les chevilles, le tissu flottait sur les cuisses et pochait à l’entrejambe, tandis que sur moi, symptôme emblématique de notre amitié, il tombait à la perfection, du vrai sur mesure, au point que je n’en portai pas d’autre de toute l’année tant je m’y sentais à l’aise. Vint ensuite l’ivresse du vol à l’étalage. L’idée, telle que l’exposa Raymond, était fort simple. On poussait la porte de la grande librairie Foyle’s, on remplissait ses poches de livres, puis on les portait chez un bouquiniste de Mile End Road qui se faisait un plaisir d’en offrir la moitié de leur prix. Pour la toute première fois, j’empruntai le pardessus de mon père et balayai superbement le trottoir sur mon passage. Je retrouvai Raymond devant le magasin. Lui était en bras de chemise après avoir oublié son manteau dans le métro, mais il était certain de pouvoir se débrouiller sans et nous entrâmes. Pendant que je bourrais mes nombreuses poches d’un assortiment de minces plaquettes de poésie prestigieuse, Raymond dissimulait sur sa personne les sept tomes de l’édition Variorum des œuvres complètes d’Edmund Spenser. S’il s’était agi d’un autre que lui, l’audace même de l’entreprise aurait pu lui assurer éventuellement quelques chances de succès, mais la hardiesse de Raymond était empreinte d’une certaine précarité, et relevait surtout, finalement, d’un parfait mépris des contingences de la réalité. Le sous-directeur resta derrière Raymond pendant qu’il piochait les volumes sur l’étagère. Ils se trouvaient tous les deux près de la porte lorsque je passai, chargé de mon butin, avec un sourire complice à l’adresse de Raymond qui serrait toujours les livres contre lui, puis je glissai un mot de remerciement au sous-directeur qui m’ouvrait machinalement la porte. Par bonheur, la tentative de vol de Raymond était tellement désespérée, et ses excuses d’une ineptie si transparente, que le directeur finit par le laisser s’en aller, le créditant généreusement, à mon avis, de débilité mentale.

Pour finir, et cet exemple sera peut-être le plus significatif, Raymond m’initia aux douteux plaisirs de la masturbation. J’avais douze ans à l’époque, l’aube de ma vie sexuelle. Nous étions en pleine exploration d’une cave dans un site bombardé, fouillant à droite et à gauche pour dénicher ce que les clochards avaient pu laisser, lorsque Raymond, après avoir baissé son pantalon comme pour pisser un coup, se mit à s’astiquer la bite avec une vigueur décapante, m’invitant à faire de même. Je m’exécutai, et la douce chaleur d’un plaisir diffus ne tarda pas à m’envahir, s’amplifiant bientôt en une sensation de dérive et de dissolution, à croire que mes entrailles risquaient de se fondre incessamment dans le néant. Et pendant tout ce temps, nos mains pompaient avec ardeur. J’en étais à féliciter Raymond d’avoir découvert une façon simple, peu coûteuse et néanmoins plaisante de meubler nos loisirs, tout en me demandant si je ne pourrais pas consacrer ma vie entière à cette merveilleuse sensation – ce que rétrospectivement et à maints égards j’ai fait –, j’allais donc exprimer toutes sortes de choses lorsque je me sentis soulevé par la peau du cou, mes bras, mes jambes, mes entrailles tirés, tordus, écartelés, avant d’émettre enfin deux doses de sperme qui allèrent atterrir sur la veste du dimanche de Raymond – c’était un dimanche – et dégouliner ensuite dans la poche poitrine.

« Hé ! dit-il en interrompant son activité. Tu as fait ça pour quoi ? »

Émergeant à peine des ravages d’une telle expérience, je ne répondis pas, incapable d’articuler un mot.

« Je t’apprends un truc, vociféra Raymond tout en épongeant soigneusement le foutre luisant sur sa veste foncée, et toi, tu ne trouves rien de mieux à faire que me mollarder. »

C’est ainsi qu’à l’âge de quatorze ans j’avais acquis, sous la direction de Raymond, tout un assortiment de plaisirs que j’associais à juste titre au monde adulte. Je fumais une dizaine de cigarettes par jour, je buvais du whisky quand j’en avais l’occasion, j’appréciais en connaisseur la violence et l’obscénité, j’avais goûté les capiteux effluves du cannabis sativa, et j’étais conscient de ma précocité sexuelle bien que, curieusement, il ne me fût jamais venu à l’idée d’en faire un quelconque usage, aucun désir ni fantasme secret n’étant encore venu nourrir mon imaginaire. Et tous ces passe-temps étaient financés par le bouquiniste de Mile End Road. Dans l’acquisition de ces penchants, Raymond fut mon Méphistophélès, un Virgile empoté pour le Dante qui sommeillait en moi, m’ouvrant les portes d’un Paradis auquel lui-même n’avait pas accès. Il ne pouvait pas fumer car le tabac le faisait tousser, le whisky le rendait malade, le cinéma le terrorisait ou l’ennuyait, le cannabis était sans effet sur lui, et tandis que j’accrochais des stalactites au plafond de la cave du quartier bombardé, lui n’arrivait à rien.

« Peut-être, dit-il sombrement un après-midi avant de partir, que je suis un peu trop vieux pour ce genre de choses. »

Aussi lorsque Raymond vint se planter devant moi, courbant puis redressant le doigt avec application, j’eus l’intuition qu’il restait encore une pièce somptueusement tapissée de fourrure dans la vaste demeure de ténèbres et de délices qu’est l’âge adulte, et que si je réussissais à me tenir encore un moment sur la réserve, dissimulant – question de fierté – mon ignorance, Raymond ne tarderait pas à lever le voile, et moi à me montrer excellent.

« Euh, ça dépend. » Nous traversâmes Finsbury Park où Raymond avait jadis, du temps de sa jeunesse délinquante, nourri les pigeons avec du verre pilé, où ensemble nous avions, dans une innocente félicité digne du Prélude de Wordsworth, rôti vive la perruche de Sheila Harcourt qui se pâmait dans l’herbe, tout près de là, où gamins nous nous cachions derrière les arbustes pour jeter des cailloux aux amoureux en train de baiser dans la verdure ; au milieu de Finsbury Park, donc, Raymond demanda :

« Qui tu connais ? » Qui je connaissais ? J’étais toujours dans le brouillard, et la question correspondait peut-être à un changement de sujet, car Raymond n’avait pas de suite dans les idées. Je répliquai donc : « Et toi, tu connais qui ? » Et Raymond de répondre : « Lulu Smith. » Tout s’éclairait – du moins comprenais-je ce dont il était question, car mon innocence était remarquable. Lulu Smith ! La grosse Lulu ! À ce seul nom, une main glaciale se resserre autour de mes couilles. Lulu Lamour, celle qui faisait tout ce qu’on lui demandait, disait-on, même qu’elle avait déjà tout fait. Il y avait les blagues juives, les blagues fines comme du gros sel, et les blagues sur Lulu, ces dernières contribuant pour beaucoup à son extravagante légende. Lulu Poids-plume – ma tête se met à fonctionner maintenant – dont l’énormité physique n’avait d’égale que celle des appétits et exploits sexuels qu’on lui prêtait, sa propre vulgarité n’étant comparable qu’à celle qu’elle suscitait, et sa légende qu’à la réalité. Lulu la Zoulou ! qui – à en croire la rumeur – avait laissé dans tout le nord de Londres un sillage de crétins baveux, une triste lignée d’attardés et autres obsédés, dans un quadrilatère allant de Shepherds Bush à Holloway et de Ongar à Islington. Lulu ! Son obésité dandinante, ses yeux porcins et rieurs, ses cuisses replettes, les fossettes de ses doigts boudinés, cette masse de chair d’écolière, haletante et pantelante, qui avait, au dire de chacun, fait ça avec une girafe, avec un oiseau-mouche, avec un homme dans un poumon d’acier – il n’avait pas survécu –, avec un yack, avec Cassius Clay, avec un ouistiti, avec une barre de Mars et avec le levier de vitesse de la Morris Minor de son grand-père – que suivit du reste un agent de la circulation.

Finsbury Park s’imprégna de la présence de Lulu Smith, et pour la première fois je me sentis tenaillé par des désirs assez confus mêlés à la plus élémentaire curiosité. J’avais une idée approximative de ce qu’il fallait faire, car n’avais-je pas vu des couples empilés dans tous les coins du parc pendant les longues soirées d’été, et ne leur avais-je pas jeté des cailloux et des bombes à eau ? – ce qu’à présent je regrettais superstitieusement. Et brusquement, là, dans Finsbury Park, alors que nous allions notre chemin au gré joyeux des crottes de chien, je pris conscience, avec mauvaise humeur, de mon pucelage ; je savais que j’étais au seuil de l’ultime pièce de la vaste demeure, et je ne doutais pas un instant qu’elle fût la plus somptueuse, la plus raffinée par son ameublement, la plus fatale par ses séductions, et le fait que je n’y avais jamais accédé, que je n’avais jamais fait ça, connu ça, devenait un véritable anathème, mon albatros nauséabond, et je comptais sur Raymond, qui tenait toujours son doigt dressé en l’air, pour m’indiquer la marche à suivre. Raymond ne pouvait pas ne pas savoir…

Après l’école, j’allais souvent avec Raymond dans un café, près de Finsbury Park Odeon. Pendant que les autres garçons de notre âge se curaient le nez au-dessus de leurs collections de timbres ou de leurs devoirs, Raymond et moi passions là de longues heures à boire de grandes tasses de thé, en discutant pour l’essentiel des moyens de gagner de l’argent facile. Il nous arrivait parfois de parler avec des travailleurs qui fréquentaient le lieu. Il aurait fallu que Millais pût nous peindre écoutant, fascinés, leurs exploits et leurs inventions à dormir debout, commerce avec les routiers, plomb de couverture des toits d’église, carburant manquant à la station-service, et puis venaient les cons, petits lots, jupons, les caresses, raclées, baises, pipes, les culs et les nichons, par-dessus, par-derrière, par-devant, avec ou sans, en griffant, déchirant, léchant, chiant, et les cons juteux, chauds, infinis, sans oublier les autres, arides et froids mais valant bien un coup rapide, les vieilles bites molles et les jeunes chibres piaffant de vie, les éjaculations précoces, tardives, inexistantes, et combien de fois par jour, et les maladies honteuses, le pus et les bubons, les chancres et les regrets, les ovaires pourris et les testicules raplapla ; nous écoutions comment baisaient les éboueurs, déchargeaient les livreurs, foutaient les charbonniers et couvraient les couvreurs, comment montaient les monteurs et démarchaient les démarcheurs, comment fourraient les fourreurs, sondaient les sondeurs et ramonaient les ramoneurs, sans oublier les chattes visitées par les vétérinaires, les pipes taillées sur place, les tringles posées à domicile… bref, un fantastique déballage de plaisanteries éculées, sous-entendus, clichés, slogans, folklore et fanfaronnades. J’écoutais sans trop comprendre, enregistrant et triant dans ma mémoire les anecdotes que je reprendrais un jour à mon compte, mettant de côté tout un répertoire de perversions et pratiques sexuelles. Un véritable code moral du sexe déjà, de sorte que, lorsque, à travers ma propre expérience, les choses commencèrent à s’éclaircir pour moi, j’eus à ma disposition une éducation complète qui, perfectionnée par un survol des chapitres les plus intéressants d’Henry Miller et Havelock Ellis, me valut une réputation de jeune et distingué spécialiste en coït auprès de qui les garçons – et par bonheur les filles aussi – venaient chercher conseil. Or tout cela, cette renommée qui me suivit aux Beaux-Arts où elle égaya un peu mon séjour, me fut acquis après un seul coup – dont cette histoire raconte comment il fut tiré.

Ce fut donc dans ce café où j’avais écouté, enregistré et rien compris, que Raymond relâcha la tension de son index pour le passer dans l’anse de sa tasse en disant :

« On peut voir celui de Lulu Smith pour un shilling. » Je fus bien content. Bien content de comprendre que les choses ne se précipitaient pas, que je n’allais pas me retrouver seul en compagnie de Lulu la Zoulou en étant censé m’acquitter du terrifiant mystère, bien content que la première étape de cette nécessaire aventure se limitât à une étape de reconnaissance. Par ailleurs, de ma vie, je n’avais jamais vu nues que deux personnes du sexe féminin. Les films cochons dont nous étions à l’époque les spectateurs assidus n’étaient en fait jamais assez cochons, se contentant de montrer les jambes, les dos et les visages extatiques de couples heureux, en laissant le reste à notre imagination enflammée, sans éclairer notre lanterne. Quant aux deux femmes nues, ma mère était énorme et grotesque avec sa peau flasque qui pendait de partout comme sur un crapeau, tandis que ma petite sœur de dix ans était un vilain petit laideron dont, enfant, j’avais peine à supporter la vue et à partager le bain. Et puis finalement, un shilling ce n’était pas la ruine, vu que Raymond et moi étions plus riches que la plupart des habitués du café. En récité, j’étais plus riche que n’importe lequel de mes nombreux oncles, ou que mon pauvre père qui se tuait à la tâche, ou tous les autres membres de ma famille que je connaissais. Je riais souvent en pensant aux journées de douze heures que mon père faisait à la minoterie, à son visage épuisé, blême et maussade quand il rentrait le soir, et je riais plus encore à l’idée des milliers de travailleurs qui déferlaient chaque matin des rangées de maisons identiques à la nôtre, pour s’acquitter de leur semaine de labeur, se reposer le dimanche, et repartir s’échiner le lundi dans les ateliers, les usines, les chantiers et les docks de Londres, revenant chaque soir plus vieux, plus fatigués, mais pas plus riches ; devant notre tasse de thé, nous nous moquions, Raymond et moi, de cette trahison tranquille d’une existence entière passée à décharger, creuser, pousser, empaqueter, vérifier, suer et grogner au bénéfice d’autrui, de cette façon de se rassurer en présentant cette vie rampante comme une marque de vertu, en se faisant une gloire de ne jamais se dérober un jour à cet enfer ; surtout, je ricanais lorsque l’oncle Ted, ou l’oncle Bob, ou mon père, me faisait cadeau d’un de ces shillings durement gagnés – dans les grandes occasions, c’était un billet de dix shillings –, je ricanais parce que je savais qu’un bon après-midi à la librairie rapportait davantage que ce qu’ils récoltaient à eux trois en une semaine. Je devais rire sous cape, bien sûr, car il n’aurait pas été bien de gâcher un tel cadeau, d’autant que le plaisir qu’ils prenaient à me l’offrir était évident. Je les revois aujourd’hui, mon père ou un de mes oncles, arpentant le petit salon de devant, avec la pièce ou le billet de banque dans la main, me livrant leurs souvenirs, anecdotes et conseils sur la Vie, recueillis avant le luxe du don, heureux de leur bonté, si heureux que ça faisait plaisir à voir. Ils avaient un sentiment, et l’espace de ce bref instant ce sentiment était légitime, de grandeur, de sagesse, de réflexion, de gentillesse, de générosité, voire, qui sait, de quasi-divinité ; des patriciens qui, avec altruisme et désintéressement, dispensaient à leur fils ou à leur neveu les fruits de leur sagacité et de leur richesse – ils étaient des dieux dans leur propre temple, et de quel droit aurais je refusé leur présent ? Après leurs cinquante heures hebdomadaires à se faire botter le train à l’usine, ils avaient besoin de ces miracles de salon, ces confrontations mythiques entre Père et Fils ; aussi, parce que je connaissais et appréciais toutes les nuances de la situation, j’acceptais leur argent, je me prêtais au jeu un moment, quitte à m’ennuyer ferme, et je contenais mon hilarité en attendant l’instant où je m’écroulerais de rire. Bien avant de le savoir, mais avec des talents prometteurs, je faisais l’apprentissage de l’ironie.

Dans ces conditions, un shilling n’était pas cher payer pour un regard sur l’incommunicable, le cœur du mystère des mystères, le Graal charnel, la chatte de la Grosse Lulu, aussi pressai-je Raymond d’organiser un rendez-vous au plus vite. Raymond se glissait déjà dans son rôle de régisseur, fronçant le sourcil avec importance, jonglant avec les dates, les horaires, les lieux, les modalités de paiement, tout en inscrivant des chiffres sur le dos d’une enveloppe. Raymond était de ces oiseaux rares qui, non seulement prennent beaucoup de plaisir à l’organisation des événements, mais révèlent une désespérante nullité dans cette activité. Il était fort probable que nous allions arriver le mauvais jour à la mauvaise heure, qu’il y aurait un malentendu sur le tarif ou la durée de l’entrevue, mais une chose au moins était sûre et certaine, plus encore que le lever du soleil le lendemain, c’est que nous finirions bien par apercevoir l’intimité exquise de la personne. Car la vie était incontestablement favorable à Raymond ; bien que je fusse à l’époque incapable de formuler mes sentiments avec tant de mots, j’avais l’intuition que dans le déploiement cosmique des destins individuels, celui de Raymond était diamétralement opposé au mien. La fortune lui joua de mauvais tours, peut-être même l’égratigna-t-elle sérieusement, mais jamais elle ne lui cracha au visage ni ne piétina délibérément ses cors existentiels ; les erreurs de Raymond, ses pertes, ses trahisons, ses blessures se révélèrent toujours, en dernière analyse, comiques bien plus que tragiques. Je me souviens d’une fois où Raymond paya dix-sept livres pour une barrette de cinquante grammes de haschich qui n’avait de haschich que le nom. Pour se refaire, Raymond était parti négocier son butin dans un quartier connu de Soho où il essaya de le fourguer à un flic en civil qui, par bonheur, n’engagea pas de poursuites contre lui. Après tout, en ce temps-là, aucune loi n’interdisait le négoce de crottin de cheval compressé, fût-il enveloppé dans du papier alu. Il y eut aussi l’épisode du cross. Raymond, qui était un coureur médiocre, avait été choisi pour figurer parmi les dix élèves sélectionnés pour représenter notre école dans des rencontres locales. Je ne manquais jamais ces compétitions. En fait, aucun sport ne m’amusait ni ne me comblait autant, comme spectateur, qu’un bon cross. J’adorais voir le visage des coureurs crispé par la douleur lorsqu’ils abordaient la haie de drapeaux, avant de franchir la ligne d’arrivée ; j’avais un faible particulier pour ceux qui finissaient après les cinquante premiers et mettaient plus d’ardeur à la course que n’importe quel autre concurrent dans la lutte démoniaque pour obtenir une cent treizième place dans la compétition. Je les regardais tituber entre les drapeaux, s’écorcher la gorge, hoqueter, battre des bras avant de s’effondrer dans l’herbe, convaincu que j’étais d’assister là au spectacle de la futilité humaine. Seuls comptaient un peu les trente premiers, et lorsque le dernier de ces trente était arrivé, la troupe des spectateurs commençait à se disperser, laissant le reste des participants livrer leur combat personnel – et c’est cette phase qui excitait mon intérêt. Longtemps après le départ des juges, arbitres et chronométreurs, je restais sur le terrain, dans l’obscurité tombante d’une fin d’après-midi hivernal, pour voir les derniers coureurs franchir en rampant la ligne d’arrivée. J’aidais à se remettre debout ceux qui tombaient, je fournissais un mouchoir aux nez ensanglantés, je tapotais le dos de ceux qui vomissaient, je massais les mollets et les orteils douloureux – la parfaite Florence Nightingale, à cette différence que j’éprouvais une ivresse, une fascination enjouée devant le sentiment de triomphe de ces perdants humains qui s’étaient lancés dans la course pour rien. Comme mon cœur se serrait, comme mes yeux se brouillaient lorsque, après dix, quinze, ou même vingt minutes d’attente dans le vaste champ de désolation entouré de toutes parts par les usines, les pylônes, les maisons sinistres et leur garage, avec un vent glacial qui se levait, drainant derrière lui un crachin à vous percer les os, et toujours l’attente dans l’obscurité pesante – pour brusquement discerner là-bas, à l’autre bout du terrain, une petite tache blanche claudicante qui lentement progresse vers le dernier couloir, tandis que deux pieds engourdis grignotant l’herbe mouillée donnent la mesure laborieuse d’une micro-destinée parfaitement futile. Là, sous le morne ciel métropolitain, comme pour unifier la totalité complexe de l’évolution organique et de la détermination de l’homme, la mettre à portée de ma main, la minuscule amibe blanche prenait forme humaine sans pour autant renoncer à son but, et titubait résolument dans son effort absurde pour atteindre les drapeaux – la vie tout simplement, la vie sans visage qui se régénère, et tandis que le bonhomme s’écroulait sur la ligne d’arrivée, mon cœur se réchauffait, mon esprit s’élevait vers l’abandon parfait et l’identification fatale et morbide au cycle de la vie cosmique – au Logos.

« Pas de chance, Raymond ! » disais-je d’un ton guilleret en lui tendant son pull. « Tu feras mieux la prochaine fois. » Avec le pâle sourire de qui possède, tel Arlequin, la triste certitude que c’est le comédien et non le tragédien qui détient l’Atout, la vingt-deuxième Areane dont la lettre est Than, et le symbole, le soleil, Raymond disait avec le sourire en quittant le terrain presque livré aux ténèbres :

« Après tout, ce n’est qu’un jeu, tu sais. Un simple cross. »

Raymond promit de transmettre notre proposition à la divine Lulu Smith, le lendemain après l’école et, comme j’avais pris l’engagement de m’occuper de ma sœur, ce soir-là, pendant que mes parents seraient aux courses de lévriers à Walthamstow, je quittai Raymond devant le café. Tout au long du trajet de retour, je n’eus qu’une pensée, le con. J’en voyais un dans le sourire de la receveuse du bus, j’en entendais un autre dans le vrombissement de la circulation, je percevais l’odeur d’un troisième dans les fumées de l’usine à cirage, j’en devinais sous les jupes des ménagères, sur le trottoir, j’en sentais au bout de mes doigts, dans l’atmosphère, j’en dessinais dans ma tête et, au dîner, je dévorai, comme dans un indicible rite, les très obscènes saucisses cuites dans la pâte à crêpe dites Toad-in-the-hole. Sauf qu’avec tout ça, je ne savais toujours pas au juste ce qu’était un con. J’observai ma sœur de l’autre côté de la table. J’exagérais un peu en la traitant de vilain laideron – je commençais même à trouver qu’elle n’était pas si moche, finalement. Elle avait les dents en avant, c’était indéniable, les joues un peu creuses aussi, mais dans le noir ça devait passer, et lorsque ses cheveux étaient propres, ce qui était justement le cas, elle était presque passable. Rien d’étonnant, dès lors, si j’en vins à me dire, tout en mangeant mes saucisses, que moyennant quelques cajoleries, voire un soupçon d’honnête mensonge, Connie se laisserait peut-être persuader de se considérer, l’espace d’un instant, comme un peu plus qu’une petite sœur, et entrer dans la peau, disons d’une belle jeune fille, une vedette de cinéma, alors, Connie, si nous nous glissions sous les draps pour jouer cette scène émouvante, allez, enlève ce vilain pyjama pendant que je m’occupe de la lumière… Fort de ce savoir acquis confortablement, je pourrais affronter avec zèle et confiance la terrifiante Lulu, et la redoutable épreuve se réduirait alors à un détail insignifiant, et, qui sait ? Je pourrais peut-être même la sauter sur place, au beau milieu de la séance de peep-show.

Je n’avais jamais aimé m’occuper de Connie. Elle était coléreuse, exigeante, capricieuse, et elle voulait toujours jouer à des jeux au lieu de regarder la télévision. Je me débrouillais en général pour l’expédier au lit avec une heure d’avance en trafiquant la pendule. Ce soir-là, au contraire, je reculai l’aiguille. Dès que mon père et ma mère furent partis pour assister à la course, je demandai à Connie à quoi elle aimerait jouer, elle était libre de choisir ce qu’elle voulait.

« Je ne veux pas jouer à des jeux avec toi.

— Pourquoi ?

— Parce que tu n’as pas arrêté de me fixer pendant tout le dîner.

— Bien sûr, Connie, c’est vrai. J’essayais de deviner tes jeux préférés, alors je te regardais, c’est tout. » Elle finit par accepter une partie de cache-cache que j’avais suggérée avec la plus grande insistance parce que, vu la taille de notre maison, il n’y avait que deux pièces où se dissimuler, et les deux étaient des chambres. Connie devait se cacher la première. Je comptai donc jusqu’à trente, les yeux fermés, en écoutant soigneusement le bruit de ses pas dans la chambre de mes parents, juste au-dessus, et j’eus la satisfaction d’entendre le lit grincer – elle se cachait sous leur édredon, la cachette qui venait en deuxième position dans l’ordre de ses préférences. Je criai : « J’arrive ! » et entrepris l’ascension de l’escalier. Avant la première marche, je ne crois pas que j’avais pris encore de décision précise sur ce que j’allais faire ; me contenter peut-être d’un simple repérage, histoire de voir comment se présentaient les choses, et me fabriquer une stratégie capable de servir de référence ultérieure – après tout, mieux valait ne pas risquer d’effrayer ma petite sœur qui n’hésiterait pas une seconde à tout raconter à mon père, ce qui signifiait une scène à affronter, de laborieux mensonges à inventer, des cris et des pleurs, le grand jeu, quoi, alors que j’avais justement besoin de toute mon énergie pour l’obsession en question. Toutefois, arrivé sur le palier, le sang étant descendu de la tête au bas-ventre, au sens propre du terme, ou comme eût dit Jane Austen, étant moi-même passé de la raison aux sentiments, au moment donc où je reprenais mon souffle en posant ma main moite sur le bouton de la porte, j’étais résolu à violer ma sœur. Doucement, j’ouvris en psalmodiant :

« Cooonnie, où es-tuuu ? » Habituellement, elle se mettait alors à glousser, mais cette fois, pas un bruit. Retenant ma respiration, j’avançai sur la pointe des pieds jusqu’à la table de chevet et je poursuivis :

« J’ai trouvé ta cachette ! » Puis penché sur le renflement révélateur de l’édredon, je chuchotai :

« J’arrive pour te prendre ! » Et de tirer la couette avec douceur, tendresse presque, scrutant la chaude obscurité à l’endroit de la bosse. Puis emporté par l’ivresse de la certitude, je rabattis l’édredon d’un coup pour découvrir, sagement, innocemment offerts à ma vue, les pyjamas de mes parents et, au moment précis où la surprise me faisait reculer, je reçus dans les reins un coup d’une vigueur candide, comme seules les sœurs peuvent en infliger à leurs frères. Et elle dansait de joie, Connie, devant la porte béante de la penderie.

« Je t’ai vu, je t’ai vu, mais pas toi ! » Pour sauver les apparences, je lui flanquai un coup de pied dans les tibias avant de m’asseoir sur le lit pour réfléchir à la suite des événements, tandis qu’écroulée par terre, Connie déployait une ardeur aussi théâtrale que prévisible à pleurnicher. Trouvant la situation plutôt déprimante, je redescendis lire le journal, certain que Connie ne tarderait pas à me suivre. Ce qu’elle fit, en boudant.

« Tu veux jouer à quoi, maintenant ? » demandai-je. Elle était assise au bout du canapé et reniflait, maussade, furieuse contre moi. J’en étais même à envisager l’abandon total de mes projets pour m’offrir une soirée télévision, lorsque me vint une idée, une idée formidable de simplicité, d’élégance, de limpidité, de beauté formelle, bref une idée qui offrait toutes les garanties de son propre succès, comme un costume taillé sur mesure. Il existe un jeu auquel ne résistent jamais les petites filles casanières et dépourvues d’imagination comme l’était Connie et, dès qu’elle avait eu les mots pour le dire, ma sœur m’avait empoisonné l’existence pour que j’y joue avec elle, au point que mon enfance entière fut hantée par ses suppliques, qu’exorcisaient mes refus inéluctables ; en un mot, ce jeu, je me serais laisser couper en morceaux plutôt que de risquer d’être vu par mes copains en train d’y jouer. Et voilà qu’à présent nous allions enfin jouer au papa et à la maman.

« Moi, je connais un jeu qui te ferait très plaisir, Connie. » Pas de réponse évidemment, mais je laissai la phrase en suspens, comme un appât, avant de poursuivre : « Un jeu qui te plairait beaucoup à toi. » Elle releva le nez.

« C’est quoi ?

— Un jeu auquel tu as toujours envie de jouer. »

Son visage s’illumina. « Au papa et à la maman ? » Elle était transfigurée, l’extase. Elle monta chercher les landaus, les poupées, les fourneaux, les frigos, les berceaux et les tasses, une machine à laver et une niche qu’elle installa autour de moi dans un tourbillon de zèle et d’efficacité.

« Bon, toi tu te mets là, non, là-bas, et on dirait qu’ici c’est la cuisine, et voilà la porte par où tu entres, non, marche pas ici parce que c’est le mur, ensuite j’arrive, je te vois, alors je te dis, alors tu me dis, et tu ressors, et moi je prépare le déjeuner. » J’étais plongé dans le microcosme des mornes et pesantes banalités quotidiennes, avec leur lot de détails sordides et mesquins, qui constituaient la vie de nos parents et de leurs amis, cette vie que Connie avait tellement envie de singer. Il me fallut partir au travail, rentrer, aller au pub, rentrer, sortir poster une lettre, rentrer, faire les courses, rentrer, lire le journal, pincer les joues de bakélite de ma progéniture, lire un autre journal, repincer quelques joues, repartir au travail, re-rentrer. Quant à Connie ? Elle se contentait de rester aux fourneaux, faire la vaisselle dans l’évier, laver, donner à manger, coucher puis réveiller ses seize poupées, resservir une tasse de thé – être heureuse, quoi. Déesse ménagère d’un monde intergalactique, elle possédait et contrôlait tout son environnement, elle voyait tout, savait tout, me disait quand je devais m’en aller, quand je devais revenir, dans quelle pièce j’étais, ce que je devais dire, quand et comment. Le bonheur. Elle était comblée, je n’ai jamais vu être humain plus comblé qu’elle, elle distribuait de larges sourires candides comme je n’en ai plus jamais vu – elle faisait l’expérience du paradis sur terre. À un moment elle fut à ce point émerveillée, submergée de béatitude, qu’elle en perdit l’usage de la parole, les mots restèrent coincés dans sa gorge au milieu d’une phrase, alors elle s’assit sur ses talons, les yeux brillants, et poussa un long soupir mélodieux de parfaite et rare félicité. J’avais presque honte de mes projets de viol. Comme je rentrais du travail pour la vingtième fois en une demi-heure, je dis :

« Connie, nous oublions une des choses les plus importantes que les papas et les mamans font ensemble. » Elle avait peine à croire qu’un détail ait pu nous échapper et voulut en savoir davantage.

« Ils baisent ensemble, Connie, tu es sûrement au courant.

— Ils baisent ? » Sur ses lèvres, le mot semblait curieusement dépourvu de sens, ce qui de fait devait correspondre à la réalité, pour ce qui me concernait du moins. Le but de l’affaire étant justement de lui donner un sens.

« Ça veut dire quoi, baiser ?

— Euh, c’est ce qu’ils font le soir, quant ils vont se coucher, juste avant de dormir.

— Montre-moi. » J’expliquai que, pour cela, il fallait monter et se mettre au lit.

« Non, pas la peine. On n’a qu’à faire semblant, dire qu’ici, ce serait le lit », dit-elle en désignant un carré dessiné par le motif du tapis.

« Je ne peux pas faire semblant et te montrer en même temps. » Et me voilà remontant l’escalier, le cœur battant la chamade et la virilité triomphante. Une excitation que Connie partageait, encore à l’ivresse du bonheur que lui procurait le jeu, et ravie du nouveau tour qu’il prenait.

« La première chose qu’ils font, dis-je en la poussant doucement vers le lit, c’est de se déshabiller complètement. » Je la fis tomber sur le lit et, les doigts tremblant au point de ne pas pouvoir m’en servir, je défis les boutons de son pyjama de sorte qu’elle se retrouva assise nue, devant moi, fleurant bon la savonnette après son bain du soir, et gloussant de plaisir tant cette histoire l’amusait. Je me déshabillai à mon tour en gardant mon slip pour ne pas l’effaroucher, et je m’assis à côté d’elle. Petits, nous avions suffisamment eu l’occasion de nous voir tout nus pour que le spectacle du corps de l’autre ne posât pas de problème, mais le temps avait passé et je la sentais mal à l’aise.

« Tu es sûr qu’ils font comme ça ? »

Mes propres incertitudes étaient désormais balayées par le désir. « Oui, répondis-je, ce n’est pas très compliqué en fait. Tu as un trou là, et moi j’y mets mon zizi. » Elle pouffa d’un rire incrédule, la main sur la bouche.

« C’est idiot. Pourquoi ils feraient ça ? » Il me fallait bien admettre le côté saugrenu de l’opération.

« C’est leur façon à eux de se dire qu’ils s’aiment. » Connie commençait à me soupçonner de monter cette histoire de toutes pièces, ce qui d’une certaine façon n’était pas vraiment faux. Elle me fixa droit dans les yeux.

« Mais c’est débile, pourquoi ils ne le disent pas, tout simplement ? » J’étais sur la défensive, tel un savant fou présentant sa dernière invention bidon – le coït – devant une assemblée de rationalistes sceptiques.

« Écoute, dis-je à ma sœur. Il n’y a pas que ça. En plus, on a une sensation très agréable. Alors ils le font aussi pour la sensation.

— Comment ça, une sensation ? » Elle était encore assez incrédule. Quelle sensation ? Ça veut dire quoi, pour avoir la sensation ?

— Je vais te montrer », dis-je. Et je basculai Connie sur le lit pour m’allonger sur elle, en m’inspirant du style observé dans les films que j’allais voir avec Raymond. J’avais toujours mon slip. Connie fixait sur moi un regard vide, pas même inquiet – en fait elle devait être plus proche de l’ennui. Je gigotais dans tous les sens pour tenter de me débarrasser de mon slip sans me relever.

« Elle ne vient pas ta sensation, l’entendisse protester sous moi. Je ne sens rien du tout. Et toi, tu l’as ?

— Attends », grognai-je tandis que je parvenais de justesse, et du bout des doigts, à arrimer mon slip à un des mes orteils. « Si tu veux bien patienter une petite minute, je vais te montrer. » L’énervement me gagnait, contre Connie, contre moi-même, contre l’univers entier, mais surtout contre ce slip qui persistait à s’embobiner autour de mes chevilles. Je finis par me libérer, enfin. Dure et poisseuse, ma bite était contre le ventre de Connie, alors j’entrepris de la piloter entre ses cuisses en usant d’une main, l’autre supportant le poids de mon corps. J’étais à la recherche de la fente minuscule, sans rien connaître en fait de l’objet de mes investigations, mais m’attendant cependant plus ou moins à me transformer incessamment en tourbillon humain de sensations. Je crois que j’avais peut-être imaginé un havre de moiteur charnelle, mais en tâtant, fouillant, enfonçant, cajolant, je ne rencontrai jamais que la résistance d’une peau bien tendue. Quant à Connie, elle se contentait de rester allongée, risquant parfois un petit commentaire :

« Ouh ! C’est par là que je fais pipi. Je suis sûre que notre papa et notre maman à nous ne font pas des choses pareilles. » J’avais des fourmis dans le bras qui supportait le poids de mon corps, je me sentais un peu novice aussi, et pourtant je continuai de pousser et fourgonner avec l’énergie du désespoir. Et chaque fois que Connie disait : « Je n’ai toujours pas la sensation », j’avais l’impression de sentir une part de ma virilité s’envoler. Finalement, je dus marquer un temps de repos. Je restai donc assis sur le bord du lit à ruminer mon cuisant échec pendant que, dans mon dos, Connie se redressait sur les coudes. Quelques instants s’écoulèrent ainsi, puis je sentis que des spasmes silencieux ébranlaient le lit. En me retournant, je vis des larmes ruisseler sur le visage cramoisi de Connie qui se tordait de rire, sans pouvoir articuler un son.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je, mais elle parvint seulement à me montrer du doigt en grognant, avant de capituler et de se laisser basculer en arrière, hilare. Toujours assis à côté d’elle, je ne savais que penser mais jugeai, vu la vigueur de ses soubresauts, qu’une nouvelle tentative était hors de question. Elle fut enfin en mesure de prononcer quelques mots. S’étant redressée, elle pointa le doigt sur ma bite toujours en érection et bredouilla :

« Elle a l’air tellement… elle a l’air tellement…» Et de repiquer un fou rire avant de couiner d’une seule traite : « tellement bête, elle a l’air tellement bête », pour succomber de nouveau à une quinte de gloussements aigus. Et moi, je restai solitaire et confus dans ma détumescence, anéanti par l’ultime humiliation de cette dernière évidence : la fille que j’avais à côté de moi n’était pas une vraie fille, elle n’était pas une vraie représentante du sexe opposé ; certes il ne s’agissait pas d’un garçon, mais ce n’était pas une fille non plus – c’était ma sœur, finalement. Je baissai les yeux sur mon membre flasque, étonné par ses allures de chien battu, et au moment où je songeais à rassembler mes vêtements, Connie, redevenue silencieuse, me toucha l’épaule.

« Je sais où on la met », dit-elle en se rallongeant sur le lit, les jambes écartées, détail que je n’avais même pas pensé à lui suggérer. Elle s’installa entre les oreillers. « Je sais où il est, le trou. »

J’oubliai ma sœur, et ma bite se dressa pleine d’espoir et de curiosité devant les avances chuchotées par Connie. Tout allait bien pour elle à présent, on jouait au papa et à la maman, et elle avait repris le contrôle des opérations. D’une main elle me guida jusqu’à son con étroit et sec de petite fille, et nous restâmes allongés ainsi, pendant quelques minutes, parfaitement immobiles. J’aurais voulu que Raymond pût me voir et je me réjouissais qu’il eût attiré mon attention sur mon pucelage, j’aurais voulu que la grosse Lulu pût être là ; en fait, s’il n’avait tenu qu’à moi, c’est tous mes amis, tous les gens que je connaissais que j’aurais souhaité voir défiler dans la chambre et me surprendre dans cette position avantageuse. Parce que plus que la sensation, plus que l’explosion des orbites, les coups de lance dans l’estomac, la brûlure dans le bas-ventre ou les tortures de l’âme, plus que toutes ces choses dont au demeurant je n’éprouvais aucune, plus encore que l’idée même de telles sensations, j’avais un sentiment de fierté, oui, j’étais fier de baiser, même s’il ne s’agissait que de Connie, ma petite sœur âgée de dix ans – une chèvre des montagnes, percluse de rhumatismes, j’aurais été fier de la couvrir dans cette mâle position, sans parler de la fierté anticipée qui était la mienne à l’idée de pouvoir dire : « J’ai déjà baisé », d’appartenir désormais, d’irrévocable et intime façon, à cette moitié supérieure de l’humanité qui a connu le coït et ainsi ensemencé l’univers. Connie non plus ne bougeait pas, les yeux mi-clos, la respiration profonde – elle dormait. L’heure d’aller se coucher avait été largement dépassée, et notre petit jeu bizarre l’avait épuisée. Pour la première fois, j’amorçai doucement le mouvement de balancier, en avant, en arrière, et je jouis aussitôt, misérablement, pitoyablement, sans presque de plaisir. Mais à la grande indignation de Connie, qui se réveilla.

« Tu m’as fait pipi dedans », protesta-t-elle. Sans daigner lui prêter vraiment attention, je me levai pour me rhabiller. Ce fut peut-être l’un des accouplements les plus sinistres de l’humanité copulante, avec son lot de mensonges, de tricherie, d’humiliation, d’inceste, une partenaire qui s’endort, un orgasme de moucheron, sans oublier les sanglots qui emplissaient à présent la chambre, mais j’étais content de moi, content de Connie, de tout, content de laisser reposer un peu cette histoire, de passer à autre chose. Je conduisis Connie à la salle de bains, je fis couler l’eau dans le lavabo – mes parents n’allaient pas tarder à rentrer et Connie devait être sagement endormie dans son lit. J’avais réussi à pénétrer le monde des adultes, finalement, et j’en étais ravi, mais, dans l’immédiat, je n’avais aucune envie de voir une fille à poil, ni rien de nu d’ailleurs, et ce pour un bon bout de temps. Demain, je dirais à Raymond d’annuler le rendez-vous avec Lulu, sauf s’il voulait y aller seul. Et j’étais bien certain qu’il ne voudrait pas.